Les bonnes questions, les mauvaises réponses: Pourquoi je voterai non à l'initiative "Pas de Suisse à dix millions"

Lundi 1 Juin 2026

Le 14 juin, la Suisse vote sur l'initiative « Pas de Suisse à 10 millions ». Loyers, trains bondés, densité : le diagnostic est réel. Mais le remède plafonne la Constitution, menace les Bilatérales et fait voter, sous couvert de démographie, contre l'Europe. Pourquoi un patron de PME, fils d'un européen convaincu, dira non.


Un pont plutôt qu'un mur : à l'aube, la campagne vaudoise rejoint l'horizon européen. Le 14 juin, la Suisse choisit la direction de son regard.
Mon père, Jacques Janin, est né à la ferme de la Bérallaz, sur les hauteurs de Montheron, dans ce Jorat qui m'est cher. Directeur de Prométerre de 1985 à 2001, formé à l'Université de Lausanne par Henri Rieben — l'un des grands artisans romands de la pensée européenne —, il a défendu sa vie durant une idée que le monde paysan préférait ignorer : l'avenir de l'agriculture suisse se trouve dans l'Europe, non contre elle.
Son plus grand handicap ne fut jamais la solidité de son raisonnement. Ce fut la langue. Ses idées peinaient à franchir la Sarine parce qu'il ne maîtrisait pas le suisse-allemand, et qu'outre-Röstigraben, on ne l'entendait qu'à moitié.
C'est pour cela que, sur son conseil, j'ai quitté le canton de Vaud. J'ai appris l'allemand et le suisse-allemand : dix ans à Saint-Gall, dix ans à Zurich. Aujourd'hui, je travaille en allemand, en anglais et en français. J'ai passé vingt ans à bâtir le pont qui avait manqué à mon père. Alors quand on me propose de construire un mur, je sais ce qu'il coûte — parce que je connais le prix du pont.
Ce 14 juin, je voterai non. Non pas parce que les questions posées par l'UDC seraient illégitimes — au contraire.
  Le diagnostic n'est pas faux  
Soyons honnêtes : le malaise est réel. Les loyers grimpent, les trains sont bondés, la densité pèse, et beaucoup éprouvent un sentiment de perte de contrôle. Balayer d'un revers de main les quelque 47 % de citoyens prêts à voter oui serait à la fois injuste et politiquement aveugle. Sur le constat, l'UDC n'a pas tort.
Mais une bonne question n'a jamais fait une bonne réponse.
  Le remède ne soigne pas le mal  
L'initiative plafonne la population à dix millions d'habitants avant 2050. Elle ne réduit rien : au mieux, elle ralentit. Elle ne videra aucun train déjà bondé, et son mécanisme ne se déclenche qu'aux alentours de 2031. Or le logement et les transports ont d'autres causes — la construction, l'aménagement du territoire, la spéculation, l'investissement ferroviaire — qu'un plafond démographique ne touche pas.
Surtout, l'instrument est brutal : renégocier l'accord sur la libre circulation, puis, à défaut, le dénoncer — ce qui entraîne, par le jeu de la clause guillotine, la chute de l'ensemble des Bilatérales I. Ce remède est donc soit cosmétique (jamais activé, comme le fut l'initiative de 2014), soit explosif. Il n'existe pas de réglage fin entre les deux.
Autrement dit : on vous parle de trains bondés ; on vous fait voter non pas sur, mais contre l'Europe.
  Le double abandon  
Voici ce que la campagne préfère taire : ceux qui connaissent le mieux le sujet — aux champs comme à l'usine — refusent le repli.
  Une conviction de famille  
Jacques Janin n'a jamais caché ses convictions européennes. Dans son livre au titre programmatique, « La Suisse et l'Union européenne sont faites l'une pour l'autre », il résume sa thèse d'une formule : « Une agriculture suisse non euro-compétitive est condamnée à s'étioler. » Il rappelait qu'en 1996, six cents paysans réunis à Cully avaient demandé au Conseil fédéral d'accélérer le rapprochement avec l'Union — et déplorait déjà un monde paysan « accaparé par l'UDC » et tenté par le repli sur soi.
 
L'UDC se présente en gardienne du terroir. Pourtant, l'un des dirigeants paysans vaudois les plus respectés a soutenu, chiffres à l'appui, que la terre elle-même a besoin de l'Europe.
La même fracture traverse l'industrie. Les propres capitaines de l'UDC se divisent. Peter Spuhler, patron de Stadler Rail, vote non — publiquement — parce que son entreprise vit de l'Europe et de la libre circulation. Magdalena Martullo-Blocher, à la tête d'Ems-Chemie, soutient l'initiative, mais reste quasi invisible durant la campagne. La carte de leurs usines explique leur désaccord :
 
Secteur — Stadler Rail : matériel ferroviaire. Ems-Chemie : chimie de spécialités.
Effectifs — Stadler Rail : ~14 800 (≈ ¾ à l'étranger). Ems-Chemie : ~2 800 (peu intensif en main-d'œuvre).
Implantation — Stadler Rail : réseau de production intégré à l'Europe. Ems-Chemie : pivot vers la Chine et les États-Unis.
Exposition à la libre circulation — Stadler Rail : très forte. Ems-Chemie : faible.
Position du dirigeantSpuhler → NON, publiquement. Martullo-Blocher → OUI, en retrait.
 
« Je ne comprends pas pourquoi l'UDC soutient cette initiative. » — Peter Spuhler
 
Du terroir à l'usine, ceux qui maîtrisent vraiment le dossier refusent la fermeture. Reste alors une question : qui, au juste, paiera le repli ?
  Qui paiera la note  
Les grands patrons, eux, l'amortiront : ils peuvent délocaliser, absorber les contingents, mobiliser des services entiers. Les PME, non. Et moi non plus. Pour m'investir pleinement et plus facilement en Europe et amortir le choc à venir, le cas échéant, j'ai dédoublé ma structure : une société en Suisse, et une autre dans l'Union européenne, en Estonie. Si la Suisse avait adhéré à l'EEE ou à l'UE, cette seconde société n'aurait pas eu de raison d'être. Elle reste aujourd'hui la moins mauvaise solution pour une PME suisse qui refuse de se replier sur elle-même — et un oui le 14 juin ne ferait que creuser l'écart qui la rend nécessaire. Le repli a un coût, et ce ne sont pas ses promoteurs qui le supporteront.
  La voie médiane existe  
Que l'on ne s'y trompe pas : je ne défends pas l'immobilisme. Une troisième voie existe, qui répond aux vraies inquiétudes sans claquer la porte de l'Europe.
Elle tient en quelques leviers. La clause de sauvegarde négociée dans les Bilatérales III, qui permet de freiner l'immigration en cas de difficultés économiques ou sociales sérieuses — région par région, branche par branche — sans rompre la voie bilatérale : freiner sans casser. La mobilisation du potentiel de main-d'œuvre indigène, qui s'attaque à la cause (le besoin de recruter à l'étranger) plutôt qu'au symptôme. L'investissement dans le logement abordable et les infrastructures, qui relève entièrement de la politique intérieure. Et, paradoxe que l'UDC ne souligne jamais, une gestion de l'asile qui passe par davantage de coopération européenne, non par le retrait.
On peut reprendre la main sans claquer la porte.
  L'ouverture contre la peur  
Mon père m'a transmis une conviction et une méthode. La conviction : pour un petit pays, l'Europe est un horizon, pas une menace. La méthode : préférer les ponts aux murs — quitte à y consacrer vingt ans et une langue étrangère. Je reste persuadé que l'intégration européenne demeure aujourd'hui la meilleure voie pour la Suisse.
Mon père rêvait d'une agriculture arrimée à l'Europe. Faute d'adhésion à l'EEE ou à l'UE, j'ai dû arrimer moi-même une partie de mon entreprise à l'Union, depuis Tallinn. Ce n'est pas un refuge que j'espère ne jamais utiliser : c'est déjà, aujourd'hui, la moins mauvaise solution pour une PME qui refuse le repli. J'aurais simplement préféré ne pas en avoir besoin.
 
Sources : explications de vote et communiqués de la Confédération ; sondages SSR/gfs.bern et 20 Minutes/Tamedia ; rapports et communications financières de Stadler Rail et d'Ems-Chemie ; déclarations publiques de Peter Spuhler (SRF, CH-Media) ; portraits de Jacques Janin parus dans Le Temps, la Tribune de Genève et 24 heures, et ses propres ouvrages.
Mathieu Janin
Mathieu Janin