Ce que l'IA est, et ce qu'elle n'est pas
Le professeur Thilo Stadelmann, du Centre pour l'intelligence artificielle de la ZHAW, a ouvert la journée par une salutaire cure de sobriété. Les récits d'agents qui s'échapperaient et commettraient des délits relèvent davantage de la fiction que du laboratoire : quand une machine franchit une limite, c'est qu'on lui a ouvert la porte et donné l'ordre de la franchir.Surtout, il a invité à lire les discours apocalyptiques pour ce qu'ils sont souvent : du marketing, non de l'information sur le produit. Andreas Loos, co-animateur du podcast de clôture, en a tiré une formule qui a fait mouche : « Meine Angst kriegt ihr nicht », vous n'aurez pas ma peur. Ni la peur d'être dépassé si l'on ne se convertit pas tout entier à l'IA, ni celle de la fin du monde, toutes deux entretenues par les mêmes acteurs, et pour les mêmes raisons.
De vieux problèmes sous un habit neuf
Seconde conférencière de la matinée, la théologienne Alexandra Kaiser-Duliba, de l'Institut d'éthique sociale de l'Université de Lucerne, a déplacé le regard. L'IA ne nous confronte pas à un continent inconnu dont seuls quelques experts détiendraient la carte. Elle ramène des questions anciennes : l'inertie face aux risques éthiques, le creusement des inégalités, les atteintes à l'environnement, la manipulation économique et politique, les fausses nouvelles.Or ces questions ont déjà leurs réponses éprouvées : participation, transparence, démocratisation. Il suffit de les appliquer, sans affolement. L'après-midi, elle a d'ailleurs animé un atelier sur les fausses nouvelles et la capacité de jugement, prolongement naturel de son propos.
Dans les ateliers
Sept ateliers se partageaient l'après-midi, de l'IA dans l'accompagnement spirituel en milieu hospitalier aux nouvelles formes de croyance nées des robots conversationnels. J'en ai suivi deux, aux antipodes l'un de l'autre.Le premier était résolument pratique. Simeon Stiefel (ReformWerk), formateur en IA et cofondateur de Swiss AI Experts, y faisait construire à chacun un premier assistant numérique pour sa paroisse. Sa méthode tient en un feu tricolore. Au rouge, ce qui est exclu même avec les meilleures intentions : faire rédiger une prédication ou une prière par la machine, lui confier des données de paroissiens, publier sans vérification. À l'orange, ce qui demande relecture : un projet d'article pour le journal paroissial, un visuel généré. Au vert, ce qui allège le quotidien : corriger, raccourcir, structurer des notes de séance. L'assistant, rompu à ces règles, refuse poliment ce qui relève du rouge. On le vérifie en lui soumettant délibérément une demande interdite.
Le second était résolument théologique. Manuel Schmid, responsable Théologie et éthique de l'EERS, et Oliver Dürr, directeur du Centre Foi et Société de l'Université de Fribourg, y interrogeaient l'image de l'humain que l'IA met en question. Plus la machine sait faire de choses, moins on sait ce qui fait l'humain. La tradition chrétienne répond que l'homme est créé à l'image de Dieu, non comme une définition figée, mais comme une vocation encore en devenir, que la confrontation avec la machine oblige à reformuler. J'avoue que la discussion a vite dépassé mes compétences. J'en retiens pourtant l'essentiel, qui ouvre les lignes directrices : l'humain n'est pas Dieu, et la machine n'est pas un humain.
Un Jésus conversationnel
La journée s'est achevée par l'enregistrement en public du podcast Geist.Zeit (RefLab), avec ses animateurs Thorsten Dietz et Andreas Loos et leur invité Spiro Mavrias, théologien et informaticien, qui dirige le poste de projet consacré à l'IA de l'Église réformée du canton de Zurich. C'est la seule Église cantonale suisse à s'être dotée d'une telle fonction.Spiro Mavrias a présenté « Sharing Jesus », un robot conversationnel nourri de la recherche sur le Jésus historique et des Évangiles, mis en ligne à Pentecôte. Ses concepteurs le présentent comme une voix « inspirée de Jésus », non comme Jésus lui-même. Selon les chiffres qu'il a donnés, près de dix mille messages ont été échangés par plus de sept cents utilisateurs, dont trois sur quatre reviennent. Le premier thème abordé est la mort et le deuil.
L'outil est conçu pour recommander rapidement une aide professionnelle dès qu'une conversation dépasse ses compétences, et ses concepteurs ont dû renforcer ses protections face aux détournements. L'expérience dit à la fois le besoin d'écoute qui s'exprime en ligne et la responsabilité que prend une Église lorsqu'elle y répond par une machine.
Gangsters plutôt que fantômes
Le titre de l'émission résumait la journée. Celui qui habite une maison isolée peut craindre les fantômes ou les cambrioleurs. Contre les seconds, un plan de sécurité s'impose ; aux premiers, mieux vaut ne pas s'attarder. Le débat sur l'IA s'épuise en fantômes, la machine toute-puissante ou l'humanité abrutie, et néglige les gangsters, c'est-à-dire les intérêts bien réels qui façonnent cette technologie.Car aucune IA n'est neutre, a rappelé Spiro Mavrias, qu'elle vienne des États-Unis, de Chine ou de Suisse avec le modèle Apertus. Chacune porte la marque des données qui la nourrissent et du système politique qui l'entoure. Les sommes en jeu, qui se comptent désormais en milliers de milliards, expliquent bien des discours.
Thorsten Dietz a, pour sa part, salué dans le pape Léon XIV, auteur de l'encyclique Magnifica humanitas consacrée à l'IA, la voix chrétienne la plus audible sur ces questions : transparence, régulation, participation de ceux qui en sont exclus, primauté du bien commun. Un protestant qui le dit, la chose mérite d'être notée. Et tous ont insisté sur un point : les récits qui accompagnent l'IA sont souvent des théologies détournées. Les Églises ont là un terrain qui leur est propre, et le devoir d'y prendre la parole.
Et la Romandie ?
En rentrant, une question m'a accompagné : où en sont nos Églises romandes ? À ma connaissance, aucune ne s'est encore dotée de lignes directrices propres sur l'IA, ni d'un service chargé de la question. Les initiatives existent, mais elles restent individuelles : un robot conversationnel réformé à Genève, des expériences journalistiques chez Réformés, des conférences ponctuelles.Le besoin, lui, est documenté. Un sondage de Protestinfo auprès de cent vingt-quatre pasteurs et diacres romands, publié en septembre, montre que plus de la moitié recourent régulièrement à l'IA pour leurs recherches bibliques, et qu'ils demandent à être formés (Réformés, 29.09.2026). L'usage est déjà là ; c'est le cadre qui manque.
Ce cadre, les lignes directrices du 12 octobre le fournissent désormais, en français. Reste à le traduire en règles simples pour nos paroisses, à la manière du feu tricolore de Simeon Stiefel. La journée de Zurich l'a montré : on peut aborder l'IA sans naïveté ni panique. Il suffit de garder la tête froide, et la main sur le dernier mot.
La documentation de la journée, avec les conférences filmées et le podcast, sera publiée sur le site de la Paulus Akademie.
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