J'y suis resté deux jours, et j'en suis sorti avec un chiffre que je ne pourrai plus jamais utiliser.
Le chiffre
Mon hébergeur m'annonçait, pour le seul mois de juillet 2026 : 43 702 visiteurs, 50 043 visites, 78 378 pages vues. Il séparait consciencieusement ce trafic d'une seconde catégorie, le « trafic non vu », généré par les robots — 108 277 pages supplémentaires.Google Analytics, sur la même période et le même site, comptait 2 425 utilisateurs.
Un écart de facteur dix-huit entre deux outils qui mesurent la même chose. C'est le genre d'anomalie devant laquelle on a deux attitudes possibles : choisir le chiffre qui arrange, ou aller voir.
Ce que j'ai trouvé en allant voir
Sur les 2 425 utilisateurs mesurés par Analytics, 1 856 venaient de Singapour. Soit 76,4 %.Durée d'engagement moyenne de ces visiteurs singapouriens : 0,10 seconde.
Un dixième de seconde. Le temps d'ouvrir une page et de repartir. Aucun être humain ne lit un article de 1 200 mots en un dixième de seconde, et aucun n'ouvre 1 856 fois un blog romand depuis Singapour.
Trois autres signatures confirment le diagnostic, et elles proviennent des statistiques de mon propre hébergeur :
- 83,02 % du trafic utilise Chrome 101.0.4591.54. Une version unique et figée. Un parc humain de plusieurs milliers de visiteurs se répartit sur des dizaines de versions de navigateur ; une chaîne identique à 83 %, c'est une flotte automatisée.
- 1 818 visiteurs affichent exactement la même résolution d'écran, 1280x1200. C'est une signature classique de navigateur sans interface, exécuté en centre de données.
- 79 % des accès sont directs, contre 2,63 % venant des moteurs de recherche. Pour un site de 812 articles indexés depuis 2018, cette répartition est arithmétiquement impossible avec une audience réelle. Un humain qui découvre un article arrive par Google. Un robot arrive en direct.
Environ 570 lecteurs par mois. Contre 43 702 annoncés. Un facteur soixante-seize.
Ce qui est réellement lu
J'ai ensuite posé une question plus dure : parmi ces lecteurs réels, que lisent-ils ?En ne retenant que les pages dont la durée d'engagement dépasse cinq secondes — un seuil volontairement bas — il reste 17 pages et 552 sessions pour le mois de juillet. Sur 812 articles publiés.
En tête, avec 404 sessions et 33,8 secondes d'engagement : un article consacré aux dix plats emblématiques d'Auguste Escoffier servis aux Grands Buffets de Narbonne.
À lui seul, il représente 73 % de la lecture réelle de ce blog. Il ne parle ni de marketing, ni de stratégie, ni de PME. Mon lectorat principal cherche un restaurant dans l'Aude.
Et maintenant la partie désagréable
J'ai isolé les articles consacrés à mon métier. Il y en a 246.En juillet, ces 246 articles ont totalisé 650 sessions. Sur ces 650, sept dépassaient cinq secondes de lecture. Deux pages, toutes deux anciennes.
Ma série récente sur l'intelligence artificielle et le marketing, publiée dans les trois langues, affiche ceci :
- Tirer parti de la puissance de l'IA : 28 sessions, 0,00 seconde
- Die Macht der künstlichen Intelligenz nutzen : 21 sessions, 0,00 seconde
- Leveraging the Power of AI : 21 sessions, 0,14 seconde
- Transcending Marketing with AI : 15 sessions, 0,00 seconde
Deux cent quarante-six articles sur mon propre métier, sept sessions lues.
Pourquoi
J'ai passé un moment à chercher une explication technique. Il n'y en a pas. L'explication est éditoriale, et je l'enseigne depuis des années.Voici les titres qui ne se lisent pas :
- Transformer le marketing pour les petites entreprises
- Quand l'IA bouscule le marketing suisse
- Votre concurrent utilise déjà l'IA. Et vous ?
- Frein à l'endettement communal : pourquoi la commune d'Ursy pourrait ouvrir une voie pour tout le canton de Fribourg — 29 sessions, et jusqu'à 139 secondes d'engagement sur le premier volet de la série
- Les 10 plats emblématiques d'Auguste Escoffier aux Grands Buffets de Narbonne — 404 sessions
- Actualité locale de Savigny, Forel et du Jorat — 89 secondes d'engagement
Un concurrent pourrait-il signer ce titre sans changer un mot ?
« Quand l'IA bouscule le marketing suisse » : n'importe qui. « Frein à l'endettement communal : pourquoi la commune d'Ursy pourrait ouvrir une voie pour tout le canton de Fribourg » : personne au monde.
Ce qui se lit est précis, situé, daté, nommé — et contestable. Ce qui ne se lit pas est vrai, propre, professionnel, et interchangeable.
J'ai écrit 246 fois la seconde catégorie.
Le détail qui m'a le plus surpris
Sur trois mois, LinkedIn ne m'a amené aucune session. Pas une seule.Facebook, où je ne fais aucun effort particulier, en a amené cinquante. X, vingt-cinq. Ecosia, vingt-deux. ChatGPT, Perplexity et NotebookLM cumulent sept sessions — davantage que LinkedIn, où je publie régulièrement en deux langues.
La leçon n'est pas que LinkedIn ne sert à rien. C'est que LinkedIn est une audience captive et non une source de trafic : ce qu'on y publie doit se suffire à lui-même, parce que personne n'en sortira pour aller lire ailleurs.
Ce que je change
Le chiffre d'audience, d'abord. Je ne dirai plus jamais 43 702. Je dirai environ 570 lecteurs par mois, dont 430 arrivés par recherche, avec 37 secondes d'engagement moyen. C'est vingt fois moins impressionnant et infiniment plus solide : ce sont des personnes qui lisent réellement.La production, ensuite. Le volume ne sert à rien. Huit à dix articles par an, précis, situés, nommés, valent mieux que 246 articles corrects que personne n'ouvre.
La mesure, enfin. Une seule métrique désormais : les sessions dépassant cinq secondes d'engagement. Les compteurs de visites ne mesurent pas la lecture, ils mesurent le passage.
Pourquoi je publie ça
Parce que je vends du conseil en marketing, et qu'un consultant qui n'ose pas s'appliquer sa propre méthode ne mérite pas qu'on l'écoute.Parce que je soupçonne que la plupart des PME qui liront ces lignes ont exactement le même problème : un chiffre d'audience flatteur qui ne veut rien dire, un corpus de contenu que personne ne lit, et un message que leur concurrent pourrait signer.
Et parce que la seule chose qui distingue vraiment un professionnel, c'est ce qu'il fait quand les chiffres lui donnent tort.
Si vous voulez faire le même exercice chez vous, commencez par la question la plus simple : ouvrez votre page d'accueil et demandez-vous, phrase par phrase, si votre concurrent direct pourrait la signer sans en changer un mot.
Vous avez le résultat en dix minutes. Il ne sera pas plus agréable que le mien.
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